
Avec
l'altitude je pensais avoir plus froid ce matin. En quittant le gîte,
je constate que tout le monde dort. Je suis surpris par le relief
des premiers kilomètres qui sont pentus. Certes rien à voir avec un
véritable col mais tout de même les jambes sont dures. Je respire
à pleins poumons l'odeur de pins.

L'évocation du nom du petit
village d'Asni au quinzième kilomètre me rappelle des souvenirs de
vacances d'il y a une dizaine d'année. Je stoppe à quelques mètres
de l'entrée du souk où se tiennent alignés plusieurs cafés. Je choisis
celui qui me permet de garer le plus facilement mon attelage. Je commande
un café au lait et un pain au chocolat. " Quatre dirhams,monsieur
" " Tenez l'ami.
Et c'est reparti. Je veux vraiment
profiter des derniers kilomètres qu'ils me restent à parcourir. Je
ne me presse pas,admire ce paysage, prends une photo. Je m'arrête
pour contempler des dromadaires qui s 'abreuvent, ils doivent servir
uniquement à satisfaire la curiosité des touristes. La corniche qui
surplombe l'oued à la sortie d'Asni me gratifie d'un spectacle sur
toute la vallée en contrebas. La route descend maintenant et bientôt
c'est la morne plaine du Aouz qui s'étend tout autour de Marrakech.
Je suis déçu par cette route. Rien à voir avec celle que j'ai empruntée
deux semaines auparavant en quittant Marrakech pour Ouarzazate.
Roulant à vive allure je faillis
être surpris par une étrange apparition derrière un arbre. Mais oui
c'est bien lui ! Le Belge. Freinage et politesse d'usage. En lui expliquant
que je le suis depuis hier après midi, je suis tout de suite intrigué
par sa monture. Je devine là que j'ai réellement affaire à un aventurier.
D'abord ce qui attire le regard se sont les deux jerricanes de dix
litres qui sont maintenues de chaque côté de la roue avant par un
support métallique. Le cadre de la bicyclette dénote une impression
de résistance de par le diamètre de ses tubes d'acier. Eric le Belge
m'explique que ce choix de l'acier est déterminé par le faite que
les soudures sont plus faciles à réalisées par des artisans des pays
d'Afrique par exemple. L'aluminium comme sur mon vélo présente certes
l'avantage de la légèreté, mais Eric lui préfère la solidité, la robustesse.
Et puis comme il me l'affirme avec ses soixante kilos chargés il n'est
plus à quelques grammes près.

Nous devisons sur nos itinéraires
respectifs. Nos choix sont différents sur beaucoup de points mais
cependant l'axe principal, le moteur qui nous fait avancer reste le
même, l'aventure et le goût de la découverte. Nous empruntons des
chemins différents s'est tout. Eric m'épate quand même quand il me
narre certains épisodes de sa randonnée qui a duré sept semaines.
Par exemple, après s'être rendu à M'Hamid au sud de Zagora au lieu
de faire demi-tour comme moi, il a emprunté la piste. De Tagounite
il s'est enfoncé dans le désert pour rejoindre Foum-Zguid par la piste.
Non content de poser ses roues sur des chemins qui n'en sont pas,
il quitte son itinéraire seulement guidé par une boussole et rejoint
le lac Iriki. Ce lac asséché où il n'a pas plue depuis plusieurs années
était le dernier qui a accueilli les dernières antilopes du Maroc.
Plusieurs jours lui ont été nécessaires pour parcourir des zones où
il n'a rencontré que quelques aventuriers motorisés. Il a été accueilli
par des nomades qui lui ont laissé le temps de se refaire une santé.
Je reste admiratif devant l'exposé de son expédition.
Au moment où nous allions repartir
ensemble pour Marrakech, deux autres cyclistes arrivent à notre hauteur.

Le père et son fils âgé d'une
vingtaine d'années partent eux pour quinze jours.A raison de quatre
vingt kilomètres par jour ils désirent visiter le sud ouest du Maroc
: Agadir, Tiznit, Tafraoute. Le fils est peintre décorateur dans le
civil et son père sans doute après avoir vendu une affaire semble
disponible pour voyager. Il rentre d'Inde où il a bourlingué sac au
dos, sans bicyclette, il m'assure que c'est beaucoup trop dangereux.
Nous nous quittons après l'échange de nos adresses e-mail. Good luck
!
Vu la dangerosité de la route
de par la circulation qui y règne, je préfère rouler à mon rythme
quitte à attendre Eric à l'entrée de la ville.
Une heure plus tard nous pénétrons
dans Marrakech. Nous tournons dans les petites ruelles comme pour
prolonger un peu plus notre aventure. Enfin, nous allons prendre un
verre au café Toubkal place Jemaa el Fna. C'est l'endroit le plus
animé de la ville, l'une des places les plus célèbres du Magreb. C'est
le point culminant du pèlerinage touristique à Marrakech, un point
de passage incontournable pour le voyageur. A l'origine, cette place
faisait office de place de grève : C'est là qu'on décapitait les criminels.
La présence permanente de marchands ambulants dynamise la vie de la
place, attirant sans cesse un flux incessant de touristes souvent
flanqués d'un guide prévenant.
Notre aventure à chacun se termine,
il fait déjà chaud dans la médina en ce début d'après midi. Nous regagnons
notre hôtel respectif après s'être donné rendez-vous à dix huit heures
pour passé la soirée ensemble.
L'après midi je flâne dans une
ville que je trouve bien changé depuis mon séjour il y a une dizaine
d'années. La ville a subi un relookage, telle cette voie piétonne
qui permet d'accéder à la place Jemaa el Fna. De cette place je m'enfonce
dans le souk. Le souk de Marrakech est à lui seul un monument : Quarante
mille artisans travaillent à l'intérieur de ce dédale de ruelles et
de venelles aux couleurs chatoyantes et aux odeurs caractéristiques.
Quand je parle du souk je devrais plutôt écrire des souks ! En effet,
cet immense marché artisanal et commercial obéit à une structure et
à un ordre rigide sous des apparences désordonnées. Il existe des
quartiers pour chaque corporation de métier. Les souks des bijoutiers,
des ferronniers, du bois sculpté, des épices, des potiers, des tanneurs,
des teinturiers, des cuivres, des babouches tous possèdent leurs quartiers
et leurs habitudes.
Les touristes déambulent parmi les échoppes, moins importunés par
les faux guides et les rabatteurs qu'il y a quelques années. Grâce
notamment à la mise en place d'une police nouvellement créée pour
les défendre et soucieuse de soigner une image de marque quelque peu
égratigné.
A six heures comme prévu je retrouve
Eric sur la place. Nous filons nous asseoir à l'une des petites gargotes
improvisées au centre de la place pour y déguster un tagine. Tout
autour la place devient alors une scène de théâtre où chaque acteur
joue un rôle parfaitement rodé. C'est l'heure de regarder les écrivains
publics, d'écouter les conteurs évoquer les histoires des sultans,
de se faire lire dans les cartes ou les lignes de la main, la bonne
aventure. Les plus joueurs peuvent miser au bonneteau ou autres jeux
d'adresse. Les charmeurs de serpents et les montreurs de singes obtiennent
un succès jamais démenti. Dans cette foule bigarrée d'artistes les
enfants se frayent un chemin en proposant des pains ou des pâtisseries.
Le guerrab, le porteur d'eau à l'habit multicolore, bardé de coupelles
de fer blanc agite une clochette et pose devant les appareils photographiques
des touristes. Sans doute pour nous remercier de notre visite le restaurateur
nous offre le thé. Un second, un troisième suivront. La conversation
avec Eric s'éternise.Nous voulons profiter de ces derniers instants
dans ce pays si accueillant. A la sixième tournée nous décidons de
marcher un peu à la découverte d'autres attractions.
Tandis que le jour décline, les
lampes des gargotiers et des cafés illuminent peu à peu la place qui
se vide de ses acteurs. Le moment de nous quitter est arrivé, nous
espérons nous revoir un jour,ou simplement correspondre pour échanger
nos projets de voyage futurs.
Sur le chemin qui mène à l'hôtel,
mon esprit est encore sur la route, dans les montagnes, dans le désert,
dans ces milles lieux qui m'ont émerveillé : Les gorges du Todra,
celles du Dadés, avec ces familles qui m'ont accueilli sous leur toit.
Merci Abdallâh, Mohamed, Youssef, Hassan, Ismaël, Hajid, Momo et tous
ces inconnus qui m'ont donné de l'eau, salué, encouragé, gardé quelques
instants mon vélo.
J'espère connaître les mêmes
joies dans d'autres contrées de notre planète. Le vélo demeure pour
moi un formidable moyen de se déplacer. En voiture on ne sent pas
le pays, on ne voit pas l'essentiel. A pied trop lent, trente quarante
bornes par jour ne suffisent pas à assouvir ma soif de découverte.
En bateau on ne vit pas le quotidien des autochtones, cette vie en
autarcie ne me convient pas. Non la bicyclette a été, est, sera toujours
ma plus fidèle compagne de mes randonnées.
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