

Profitant du sommeil des
locataires des lieux, dès six heures je me mets en selle afin de pénétrer
les célèbres gorges du Todra. Certains m'ont assuré qu'à choisir celles
du Dadès sont plus belles. Je veux goûter à la différence. Les gorges
proprement dites s'étendent de Tinerhir jusqu'au village de Tamtatouchk.
Mais la partie la plus visitée et la plus spectaculaire se trouve
à quinze kilomètres de Tinerhir. Ces quinze kilomètres sont ceux que
j'ai effectués hier pour éviter le centre ville. Ce matin, je me trouve
donc au départ réel des gorges. A cet endroit, deux gigantesques murailles
de granit rose, espacées à peine d'une vingtaine de mètres, se font
face sur plus de trois cent mètres de hauteur, laissant juste à l'oued
Todra de quoi se loger. C'est également le terminus pour les touristes
motorisés qui sont déposés aux pieds de cette muraille juste à côté
du dernier hôtel. Heureusement celui-ci s'intègre dans cette nature
sauvage. " Messieurs dames quinze minutes d'arrêt pour prendre quelques
photos de cette merveilleuse nature " Les pauvres ils ne savent pas
ce qu'ils manquent. Car derrière ce défilé où coule une eau d'une
limpidité rare, il est possible de remonter l'oued dans des excursions
superbes. Tout de suite le goudron cède la place aux cailloux, et
mon fessier exprime sa douleur. Dès que je peux, je lève le derrière
pour éviter les secousses ! Ce revêtement accentue le coté sauvage
des lieux. Le soleil levant éclaire les roches qui se parent de toute
la gamme orange. Un petit groupe a planté dans ce décor leur tente
loin de l'agitation de la vallée. Ils dorment encore du sommeil du
juste. Plus je m'enfonce dans ce paysage, moins j'ai envie de faire
demi tour. Le carrossage du chemin bien que rendu difficile par les
cailloux me laisse à penser que le projet de rejoindre les gorges
du Dadès avec celles du Todra est réalisable. Certes une nuit passée
à la belle étoile est sans doute nécessaire, mais le faite d'avoir
abandonné ce projet échafaudé en France me laissent quelques regrets.
Il m'est difficile de faire demi-tour et à chaque virage je me dis
qu'il est temps. Allez encore un, puis allez le suivant. Je roule
depuis plus de trente minutes quand l'indication d'une auberge me
barre le chemin. Plus qu'une véritable auberge c'est en fait ce que
appelle chez nous un refuge de montagne. La mauvaise humeur des gardiens
de ces lieux sonne le moment du demi-tour. En effet la vue de leur
parfaite dentition n'engage pas à la contemplation dans ces lieux
pourtant magiques. Je prends congé de mes amis de la race canine.
Je retourne à l'auberge mais
ne peux m'empêcher de m'arrêter encore quelques fois tant je suis
envoûté par la beauté des lieux. Je récupère mes affaires, avale un
petit déjeuner et je me mets en route.

Moins de soixante kilomètres
me sépare de la prochaine ville. Le soleil brille, le vent est légèrement
favorable, les jambes sont désormais bien habituées à l'effort quotidien.
Deux heures trente plus tard je rentre dans Tinejdad, ville qui s'étend
tout en longueur. Des étudiants rentrent à midi pour manger toujours
à bicyclette. Je m'arrête dans une échoppe au bord de la route et
entame une conversation avec l'épicier. Celui-ci connaît bien la France
pour y avoir vécu. Lorsque je veux m'asseoir par terre aussitôt il
s'enquière de me trouver un carton pour y poser mon postérieur. Il
me confie qu'il va devoir me laisser car ces obligations religieuses
l'appellent. Il ferme sa boutique et me laisse me reposer quelque
instant. Il s'éloigne accompagné de son fils et se rend à la mosquée
tout proche.
Me voilà reparti. Il fait vraiment
chaud. Sur cinq kilomètres je suis escorté par des lycéens qui m'expliquent
qu'ils font ce trajet quatre fois par jours. Je ne peux m'empêcher
de penser à nos chères têtes blondes. Je traverse un nouveau village
Igli, qui me paraît bien triste. Peut être que l'heure n'incite pas
aux activités mais plutôt à la sieste. Je reste cinq minutes à l'ombre
de quelques arbres et personne ne viens me déranger,ce qui est rare
dans ce pays. Je me remets en selle et compte stopper mon étape au
prochain village distant d'une vingtaine de kilomètres.
Dans ma tête je commence à gamberger.
Je me pose la question de savoir ou je vais bien pouvoir dormir. En
effet si Touroug ressemble aux deux localités que je viens de passer,
il est vraisemblable qu'il me sera difficile de me loger. J'en suis
là de mes tergiversations quand le panneau indiquant Touroug s'affiche
à l'entrée de la ville. Je sais que la prochaine localité Erfoud se
trouve à près de soixante kilomètres et qu'il n'est pas question que
je m'y rende aujourd'hui.
Je vais exploiter ce que j'ai
déjà testé pour engager une conversation. Je stoppe à l'épicerie locale
et commande une boisson au cola. Tout en me désaltérant je questionne
le propriétaire sur l'éventualité de trouver un hôtel dans le village.
Sa réponse est négative. Mais aussitôt il m'affirme que ce n'est pas
un problème car ce soir je suis son invité.
Il n'est que trois heures de
l'après midi et je me demande bien ce que je vais faire de mon après
midi dans ce coin perdu. Tout d'abord je me change dans l'arrière
boutique d'Abdallâh. Son magasin ne doit pas faire plus de vingt mètres
carrés et tout s'y entasse pèle- mêle. Des étagères contre les murs
supportent un incroyable choix de denrées. Nous sommes loin de l'agencement
savamment étudié de nos supermarchés. Au fond mon épicier s'est aménagé
un coin pour se reposer, un rideau tiré entre deux pans de mur cache
une literie. A la tête de lit une étagère sert de support à un magnétophone
et à des cassettes stéréos. Une boite de plastique contient la recette
des jours derniers. Billets et pièces de toutes valeurs sont mélangés,
ici point de rouleaux méticuleusement comptés. Je troc ma tenue cycliste
contre un jean et un tee-shirt propre Avec la chaleur ambiante, j'aimerais
enfiler un short mais je pense que cette tenue est plus appropriée.
Je décide d'aller visiter le
village et laisse Abdallah à ses affaires. Je prends la direction
inverse de celle où je suis arrivé tout à l'heure. Après avoir parcouru
quelques centaines de mètres un trio de jeunes garçons me rejoint.
Il engage aussitôt la conversation, heureux de pouvoir mettre en pratique
leur français scolaire. L'un des trois aura toute les peines du monde
à comprendre la moindre bride de conversation. Comme fréquemment ils
me proposent d'aller visiter les alentours.

La particularité du village de
Touroug est d'être niché au creux d'une petite montagne. C'est donc
sous un chaud soleil que nous entamons l'ascension des hauteurs surplombant
le village. Heureusement que la condition physique est au rendez-vous
car mes trois lascars grimpent comme des cabris. Je ne pense pas qu'ils
aient souvent l'occasion d'emmener des pèlerins suer sang et eaux
sur ces roches tendres qui se détachent à notre passage. Un peu surpris
d'atteindre le sommet sur leurs talons ils me demandent aussitôt mon
age. Les petits indiscrets. Le plus jeune exprime une mimique très
parlante en voulant caractériser les traits d'un quadragénaire marocain.
Ils sont très dubitatifs sur le nombre d'année que je m'octroie. Ils
veulent en savoir plus sur moi et ma famille, et ont beaucoup de mal
à admettre que j'ai deux enfants de leur age.
La vue du sommet est de toute
beauté et le soleil éclairant leur village façonne les reliefs. La
séquence photo peut alors commencer. Ils veulent tous être pris en
ma compagnie et l'échange des adresses leur permettra de se souvenir
de ce français pas comme les autres qui un jour d'avril de l'an deux
mille un s'est arrêté dans leur village ou habituellement aucun touriste
ne s'attarde jamais. Un instant de repos à l'ombre d'une bâtisse en
pisé jadis construite par un français, permet d'aborder l'inévitable
sujet de la France championne du monde de football et tout récemment
du foot à la main comme ils disent. Ismaël, Majid, et Hassan s'entretiennent
à savoir qui des trois auras l'honneur d'inviter l'étranger pour le
traditionnel thé à la menthe. Le tout exprimé dans la langue berbère
et dont le contenu restera pour moi un total mystère.
Le faite est que, une demi-heure
plus tard nous nous retrouvons assis sur des tapis autour d'une petite
table. La pièce est très dépouillée. Seul trône à l'entrée un meuble
un peu bancal qui sert de support à une télévision quelque peu dépassé.
Une horloge accrochée au mur de pisé égrène le temps qui passe. La
grande sœur a été avertie de ma présence. Après avoir pointé le bout
de son nez non voilé elle repart dans sa cuisine. Nous sommes assis
en tailleur à discuter quand la jeune femme refait son apparition.
Je remarque le changement de sa tenue. Elle a passé coquettement une
longue robe qui cache ses vêtements de tout à l'heure. Son frère Majïd
fait les présentations et aussitôt les barrières tombent. La jeune
femme devient plus loquace et n'hésite pas à me poser des questions.
Elle s'active à faire tout son possible pour rendre ma visite agréable.
Tour à tour omelette, olives,pains, salades composés, dattes viendront
agrémentés la table. Majïd lui s'occupera que mon verre de thé ne
soit jamais tari. Avant de me faire visiter le tour du propriétaire,
sa sœur m'offre un paquet de henné qui viendra alourdir mon bagage.
Mais comment refuser à ces gens qui ont peu mais qui donne si chaleureusement.

Nous nous levons pour nous rendre
derrière le bâtiment où paissent tranquillement ce qui fait la richesse
et la fierté de cette famille. Poules, chèvres, une vache, un âne,
un chien, une portée de petits chats tout ce petit monde cohabite.
Nous décidons d'aller digérer
notre copieux goûter par une nouvelle visite, celle de l'intérieur
du village, là où personne ne va, où seuls les habitants se côtoient.
Les anciens discutent à l'ombre de leur habitation les hommes et les
femmes toujours séparément. Il serait très difficile de venir flâner
seul dans ces ruelles sans passer pour un voyeur, tant cet environnement
semble appartenir à ses riverains. Dans moins d'une heure il fera
nuit et mes petits protégés veulent profiter encore un peu de ma présence.
Ils m'emmènent dans la palmeraie voisine et dans le lit de l'oued
asséché. D'autres jeunes viendront essayer de se mêler de nos conversations
mais seront aussitôt ouvertement prier de quitter les lieux. Décidément
j'ai l'impression d'être un peu l'otage de ces teen-agers, et leur
possessivité n'a d'égal que leur empressement à vouloir tout connaître
du francais et de son pays. Il est temps de nous séparer, la nuit
tombe vite et je dois répondre à l'hospitalité de l'épicier du village.
Je les remercie de leur accueil non vénal et leur promet de leur faire
parvenir les photos prises en leur compagnie.
Je retrouve Abdallah toujours
aussi affairé à sa boutique et je suis surpris du monde qui déambule
devant son comptoir. Décidément en voilà au moins un qui semble faire
de bonnes affaires dans ce pays. En attendant la fermeture je discute
avec des amis de mon homme d'affaire, assis sur une chaise sur le
trottoir. Un énième thé me tend les bras. Vingt heures. Abdallah boucle
sa boutique.
Nous nous rendons chez lui en
compagnie de son cousin. Les rues ne sont pas éclairées et il faut
faire très attention de ne pas se tordre une cheville dans un trou.
Le contraste entre ce village si animé le jour et la léthargie dans
lequel il est plongé dès la nuit tombée est assez saisissant. Nous
arrivons devant une maison en pisé de trois étages, Abdallâh me fait
entrer. Le premier étage doit servir de garage et de toilettes, le
second est réservé à la cuisine tandis que le troisième fait office
de salle à manger et de chambres.

Je suis présenté à toute la famille.
Les femmes sœurs mère tante oncle neveux toute la famille est rassemblée.
Le grand-père est proposé au service du thé. Le couscous rassasie
d'abord les hommes avant que le plat ne passe aux femmes. Tout le
monde muni d'une cuillère tape dans le même plat. La séquence photo
égaie une soirée très conviviale.

Il est déjà bien
tard quand Abdallâh propose à son cousin de le raccompagner à sa maison.
Nous voilà replongé dans les ténèbres de ce village. Décidément ce
n'est encore pas demain que des lampadaires éclaireront les ruelles.
La nuit sera courte, demain le lever risque d'être un peu difficile.
Nous gagnons la chambre où sont étendu par terre des tapis et couvertures.
Je me love dans mon sac de couchage et ne tarde pas à trouver le sommeil.
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